La Belle et l’Ultra Bête


En rendant visite à mon commanditaire Platinum Rig cet été, où nous parlons de tout et de rien (c’est-à-dire de course et de rig!), la conversation se termine avec Dominic qui lance une question dans l’affirmative: ‘’tu fais l’Ultra Beast…?’’

Ayant joué plusieurs rondes d’extra cette saison-ci, mon coeur et ma tête étaient déjà en train de rêver à la saison 2015 où je renouerais avec les longues distances pour lesquelles j’ai toujours eu un faible. Mais comme l’adage le dit si bien: ‘’le coeur a ses raisons que la raison n’a pas’’. Alors, pourquoi attendre à l’an prochain? Aussitôt devant un ordinateur, je fais mon inscription. J’annonce avec peur la nouvelle à Fred mon coach qui me répond: ‘’mais tu es complètement folle!!!… Et sache que je suis ton plus grand “fan”!’’

Difficile de cacher mon excitation. Je finis par le partager à certains qui me demandent quelle course je fais au World Championship: ‘’les deux!’’. Je modifie quelque peu mon plan d’entrainement. J’avale beaucoup de dénivelés pendant mon séjour à Squamish et culmine ce travail avec un 100 km de trails sur quelques jours en Virginie pour ensuite attendre patiemment le jour J. La patience prend un goût de crainte de temps à autre, car mon dernier ultra remonte à 2010, Vermont 50 miles, complété en 9 h 45, si je ne compte la TransRockies Run en 2011.

Un pas à la fois, une bouchée à la fois, donc une Beast à la fois. Ce n’est que tard vendredi soir avant la légendaire Beast de Killington que j’arrive enfin à diriger mon attention sur cette dernière uniquement. Le samedi arrive et j’accomplis ma mission où je gère bien ma course: je visais le top 20 et je termine 17e. Une nette amélioration versus l’an passé où je fus 43e, et prenant également en compte que le niveau de compétition à beaucoup augmenté depuis! Un top 5 en 2015?…

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Une Beast de complétée, deux autres à avaler!

Réveil à 4h30 le matin de l’Ultra Beast. Mes pieds à peine sortis des couvertures et posés par terre me crient: ‘’mais qu’est-ce qu’on a fait de mal pour mériter cela?’’ Je fais fi de leur commentaire. J’enfile mon uniforme encore sale de la veille, je mange un bout de chocolat (réconfort!), j’attrape mon ‘’gear drop bin’’, je pousse tout le monde dans la voiture, et c’est reparti.

En me dirigeant vers la ligne de départ, j’arrive à mettre en sourdine les lamentations de mes pieds pour chaque pas: ‘’outch, outch, outch, outch, outch, outch, outch, outch, …’’ À l’aube du jour, le temps est magnifique. Les coureurs sont heureux. Nous avons droit à un superbe lever de soleil sur les montagnes légèrement colorées par ce début d’automne.

Afin d’oublier la complainte de mes pieds, je profite du privilège que j’ai de partager les premiers miles avec Jen Miligan qui, le sourire aux lèvres, m’entraîne dans ses histoires et sa belle allure de course. Après une heure ou deux, je suis enfin réveillée et bien réchauffée et la plainte de mes pieds s’estompe enfin. Au travers des nombreuses rencontres avec les autres coureurs, mon discours intérieur demeure le même tout au long de mon aventure: ‘’mange et hydrate-toi continuellement; n’arrêtes jamais d’avancer, peu importe ce que tu as à faire face physiquement et mentalement.’’ Obstinée comme une mule, je n’ai jamais déposé un des ‘’bucket’’ ni un des ‘’sandbag’’, et ce, même dans les sections les plus abruptes!

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6 heures plus tard, je complète ma première boucle de la journée. Je descends la côte qui mène à la ligne d’arrivée, mais je devrai attendre un autre 6 heures avant de pouvoir franchir cette arche si invitante. Des échos se font entendre autour de moi comme quoi je serais la 5e femme sur l’Ultra Beast à passer. Avec la fatigue accumulée, et l’être très sensible que je suis, les larmes me montent aux yeux! ‘’Retiens-toi Hélène, c’est encore loin d’être fini…’’

À mon ‘’gear drop bin’’, je fais le plein sans trop vraiment arrêter (ce qui serait la pire chose à faire!) et aussitôt dit, je repars. À ce point dans la course, j’ai la peau des mains tellement irritée et sensible que j’ai peine à imaginer comment je vais refaire (pour une troisième fois!) les obstacles. Je passe par toutes les émotions, car plus je m’éloigne du début, plus je me rapproche de la fin et donc plus l’investissement grandit chaque minute, à chaque kilomètre, et après chaque obstacle complété. Le sentiment d’urgence de ne pas faire d’erreur devient omniprésent.

À ma grande surprise l’énergie semble toujours au rendez-vous. Je chante par moment, j’arrive à compléter les obstacles et mon allure de course augmente sans cesse dans les sections de trails.

Dans mon livre à moi, l’histoire de la Belle et la Bête commence au dernier ‘’sandbag carry’’ lorsque que Carl de Platinum Rig m’interpelle de la zone des spectateurs en me disant: ‘’Hélène, vas chercher la fille devant toi qui semble avoir de la misère avec son sac de sable dans la côte.’’ Sans même y penser et avec confiance j’attaque mon dernier transport de sac en un seul voyage où je passe cette autre compétitrice. En terminant l’obstacle, je regarde Carl et je lui demanche: ‘’Alors cela me place en quelle position maintenant?’’ ‘’Hélène, tu es la 3e femme, et la 2e est à 4 minutes 45 devant toi. Va la chercher.’’

J’ai clairement entendu ce qu’il m’a dit, mais je ne veux pas le réaliser encore… Beaucoup de choses peuvent se passer d’ici la fin. Ceci dit, tout en avançant sans relâche, je digère tranquillement l’information que je viens de recevoir tout en retenant quelques larmes de s’échapper de mes yeux. Prochain arrêt: le Rig!

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Comme en éclaireur, j’arrive discrètement, mais rapidement à ma charmante structure orange adorée. Qui aperçois-je dans la zone de burpee? Nul autre que April Luu!!! Elle serait donc la 2e fille selon Carl!?!? Wow. Elle m’apperçoit, me reconnait. Le premier regard d’affrontement est lancé entre nous deux qui annonce une féroce, mais respectueuse compétition qui durera jusqu’à la fin, soit pendant près d’une heure!
Bien que mes avant-bras sont complètement démolis, je me lance fièrement sur le Rig (en terrain connu quoi!), que je réussis sans y laisser ma peau (littéralement). Au même moment, April termine sa pénalité et dévale la côte comme une proie traquée. Elle fait bien, car c’est exactement ce qui se passe.

Arrivée au sous-bois, j’avertis les autres coureurs sans me faire trop délicate de laisser passer deux femmes élite sur l’Ultra Beast. Je freine derrière April puis lui annonce que je vais la dépasser. Elle me cède le passage une fraction de seconde que je prends tout en mettant plein gaz afin de la semer derrière. Plus aucun bruit. Je me retourne rapidement pour confirmer sa position: zut! Silencieuse comme une huître, elle s’est attachée à mon ombre.

Je mène notre train à pleine allure vers la tyrolienne. Je m’élance sur une corde; elle en fait de même. Nos cloches retentissent en canon et mon opposante se débat afin de sortir de l’eau avant moi. Elle charge dans les trails comme un taureau enragé alors que je reprends mes esprits frigorifiés tout en gardant dans ma mire ma proie échaudée.

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À bout de souffle, je suis à quelques mètres derrière elle. Des voix et des visages familiers viennent à ma rencontre: Benjamin, Danny et Carl. Les gars semblent les seuls sur les lieux à reconnaître la bataille épique en cours pour quelle ‘’Belle’’ aura quelle marche du podium de l’Ultra Beast 2014 entre April et moi.

Comme deux bêtes au bout de leur force et de leur sang, nous cheminons d’un obstacle à l’autre en nous échangeant les rênes. Montée de corde réussie pour les deux, javelot manqué pour les deux. Cette adversaire est une vraie battante, car elle a mal à un genou ce qui altère sa foulée et enlève toute fluidité à ses burpees. Plus rapide qu’elle dans l’exécution de notre pénalité, nous repartons ensemble, côte à côte, à la conquête du mur de 10 pieds. Elle le passe du premier coup alors que je dois m’y prendre à deux reprises. Son avantage sur moi sera bref, car sous les barbelés je suis une des plus rapides. Je la dépasse et prends une bonne avance de 10-15 mètres. Mon trio de partisans favoris me suit sans aucun répit. La tension est immense.

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Je garde ma précieuse avance à l’obstacle de la longue barre de métal où toutes deux glissons et irons faire trente ‘’salutations au sol’’.

Pensant la fin proche, une surprise se présente: sur la deuxième boucle de l’Ultra Beast, nous devons faire un petit détour par le micro parcours d’obstacles utilisé la veille en après-midi. C’est ce qu’on appelle une fin qui ne finit plus! Entre deux essoufflements, j’interpelle le marshal qui semble dormir au gaz afin de savoir ce que je dois faire. Mes compatriotes semblent être plus au courant que ce dernier. Sans relâche je creuse dans le fond de mes réserves et j’enchaîne les obstacles comme une évadée de prison se faisant poursuivre. Derrière moi, la tempête s’acharne à me rattraper. Cris, pleurs et respiration s’entremêlent dans ma voix.

On nous renvoie ensuite sur le parcours original où plus que trois obstacles nous attendent. Comme un train sans frein, je fonce dans le sous-bois pour en ressortir aussitôt de l’autre côté où les gars m’y attendent le corps crispé de nervosité. J’agrippe le ‘’Hercule’s Hoist’’ comme si ma vie tenait à cette corde. Ma fière combattante se déchaîne et me rattrape à une vitesse incroyable.

Presque en synchro, nous nous élançons d’un côté sur l’échelle de la grosse structure trapézoïde pour débouler de l’autre côté et atterrir au pied du dernier obstacle de cette course folle de plus de 11 heures: les ‘’monkey-bars’’.

Je pose les pieds sur la barre. Je tente du mieux que je peux de sécher mes mains. Mes confrères du Québec me donnent leurs dernières indications, leurs derniers encouragements alors que je ralentis ma respiration. Je m’élance: une barre après l’autre je les passe avec détermination, rage et confiance. Les dés sont lancés; c’est le point de non-retour. Plus que trois barres à franchir, deux, une… Yarghhhh! Un cri d’immense satisfaction et de fierté se fait entendre de ma part ainsi que des gars, fous de joie comme des enfants. Sans me retourner, je sprints les larmes aux yeux vers la dernière montée: une tombée d’arbres fraîchement abattus. Je continue avec le peu de voix qui me reste et qui se fait entendre à demander mon droit de passage aux autres coureurs devant moi. J’entends au loin Carl qui crie: ‘’elle a raté les ‘’monkey-bars’’. C’est pour toi Hélène…’’

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J’enjambe le dernier tronc d’arbre en haut de la côte avec un immense sourire aux lèvres. La voie est libre, la descente m’appelle si doucement vers le fil d’arrivée. Benjamin vient à ma rencontre et me dit également: ‘’C’est pour toi celle-là Hélène; tu as la 2e place assurée. Tu n’as qu’à rentrer au port…’’
Wow. 11 heures et 48 minutes plus tard, je suis extrêmement fière de ce que j’ai accompli. Je suis en larmes sans retenue cette fois-ci et je souris. C’est Norm, le concepteur du parcours, qui me remet l’énorme médaille. Je suis la première femme à passer le fil d’arrivée de l’Ultra Beast ayant complété la Beast le jour précédent. La Belle et la Bête en moi ont su faire équipe afin d’apprivoiser l’Ultra Beast et la dominer.

Un récit de Hélène Dumais
Correction et révision Éric Julien
Photo Crédit Spartan Race (photo 1, 2, 3 et 4), Jennifer P. Willis (Bucket), Adam Kwitko (Finish)

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